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13 nov. 2008

Mon fils, ce monstre

Profil du tueur : mal dans sa peau, tout seul, n’aime pas les gens, comportements violents. Bilan de la tuerie : trente-trois morts incluant l'auteur du massacre qui s'est suicidé, autant de blessés. C’était sur le campus de l’université de Virginia Tech, le 16 avril 2007, aux États-Unis. On nous a servi le refrain habituel sur le contrôle des armes. Les psys nous ont dit que tous les signes d’un massacre annoncé étaient dans le profil du jeune étudiant sud-coréen qui a ouvert le feu. Une folie meurtrière qui aurait soi-disant pu être détectée, mais que personne n’a pu empêcher.
Plus près de nous, il y a eu Dawson. Moins de morts, mais non moins terrible. Et puis la Polytechnique qui a marqué l’imaginaire de toute une génération. Qui nous a fait comprendre que les tueries dans les écoles, cela ne se passe pas toujours chez le voisin.
Ces tueurs, on les a vus au cinéma, dans des fictions ou des documentaires. Des adolescents américains blancs, issus des classes moyennes. Ils mènent une vie paisible, à l'abri des tempêtes. Puis un jour, ils deviennent célèbres. Pour avoir massacré une dizaine d'élèves et de professeurs dans leur collège. Commence alors la ritournelle sur le port d’armes ou l’influence de Marilyn Manson sur une jeunesse désaxée.
Dans son dernier roman, Il faut parler de Kevin, Lionel Shriver aborde le problème autrement. Et puisque les mères sont à l'origine de tous les complexes, c'est l'une d'elle qu'elle fait parler. Eva Khatchadourian sacrifie sa carrière pour avoir un enfant. Cet enfant est un monstre. À 4 ans, il continue de porter des couches juste pour écœurer sa mère. À 16 ans, il va tuer sept enfants à son école, en toute lucidité, avec une cruauté froidement assumée. Une fois sa tâche accomplie, il attend bien sagement d'être cueilli par la police.
Dans Il faut qu'on parle de Kevin, Eva nous confesse surtout son aversion pour ce monstre né de ses entrailles. Subtilement, par la voix d'une mère, Shriver soulève une question taboue: peut-on haïr la chair de sa chair ? Eva répond. Avoue qu'elle ne voulait pas d'enfants, décrit le vide émotionnel qu'elle a ressenti à la naissance de Kevin, les faux câlins qu'elle s'est forcée à prodiguer, alors que son mari se pâmait d'adoration pour le petit être. Aucun soupçon de compassion pour ce nouveau-né qui, dès ses premières respirations, ne lui inspire aucune confiance.
Le monstre est-il bien celui qu'on croit? Lionel Shriver, qui refuse de tomber dans le sentimentalisme, ne nous dit pas lequel, de la mère ou du fils, plaindre ou craindre. Eva bouleversera certains par sa franchise, en révulsera d'autres par sa froideur. Au fil de ses aveux, elle joue tous les rôles de cette tragédie : bourreau, suspecte, témoin, victime. Elle est plurielle, tout comme les niveaux de lecture de cette histoire. Ce roman est une mystification totale.
Il faut qu'on parle de Kevin, qui est devenu aux États-Unis un emblème féministe, aurait dissuadé Lionel Shriver d'être mère. Gare aux effets secondaires impitoyables de ce roman terrible.