Exilé de sa bulle new-yorkaise pour cause d'épuisement de son crédit auprès des studios hollywoodiens, Woody Allen a débuté ce voyage européen depuis déjà quatre ans, pour son plus grand bénéfice artistique et financier. Après trois incursions successives en Angleterre (Match Point, 2005, Scoop, 2006, Le Rêve de Cassandre, 2007), Vicky Cristina Barcelona, comédie sentimentale tournée à cent à l'heure, invite le public à un exubérant arrêt à Barcelone, fiévreuse capitale catalane de l’Espagne.
Allen revient dans ce film à l'un de ses thèmes de prédilection : le tourment amoureux. Sous la légèreté de l’œuvre se cache une réflexion cruelle sur le hasard et le bonheur. Plus drôle que Match Point, moins tragique aussi, cette nouvelle réalisation de Woody Allen fait toutefois appel aux mêmes éléments qui font la singularité de son cinéma : un scénario très écrit dans lequel les personnages sont à la fois hors du temps et pourtant extrêmement contemporains ainsi qu’une mise en scène qui pose l’environnement urbain comme partie intégrante de l’action. L'architecture baroque de Barcelone est d’ailleurs très présente dans ce film où les paysages carte-postale défilent les uns après les autres.
Les protagonistes de Vicky Cristina Barcelona sont d'éternels insatisfaits qui ne parviennent pas à mettre leurs actes en concordance avec leurs souhaits. Soit deux jeunes Américaines, une blonde (Scarlett Johansson), une brune (Rebecca Hall), débarquant à Barcelone pour deux mois de villégiature, dont les idées arrêtées sur l'amour vont se trouver chamboulées par la rencontre d'un bel hidalgo (Javier Bardem), qui porte toujours un amour profond à son ancienne femme (Penélope Cruz). Ce nouveau cru d’Allen ressemble à un oignon dont chaque pelure ne se détache que pour en révéler une autre. Les intrigues se croisent et se multiplient, un peu comme si le cinéaste s'adonnait à une expérience scientifique en mesurant l'effet d'un séducteur particulièrement macho sur trois femmes de tempéraments différents. Un tourbillon sentimental dont seul Allen a le secret s’ensuit, créant désillusions, frustrations et insatisfactions.
Cette comédie qui menace à tout moment de se muer en tragédie met en scène son lot de situations inextricables. Le spectateur en vient à se demander si le réalisateur ne crée pas en quelques sortes un «remake» plus léger de son plus récent succès, Match point, où les mêmes thèmes étaient abordés. Comme à son habitude, mais avec une nouvelle habileté, Allen confond comédie et drame, évidence et subtilité, pour parler d'amour, de liberté, de regrets, de la passion, de la frontière entre la norme et le désir, de l'électricité des corps, des cris et des chuchotements, de la sculpture, de la peinture (un peu) et du flamenco, du romantisme et de l'hédonisme…Le tout dans une mise en scène légère où les personnages font preuve d’un cynisme élégant, autre marque de fabrique de Allen. Il s’agit d’une œuvre particulièrement dense dont il faut bien plus d'une vision pour épuiser la richesse psychologique. En creusant toujours dans le même sillon, le cinéaste arrive encore à extraire des pépites enfouies de plus en plus profondément.
Faire du cinéma sans s'éloigner du romanesque, c'est une affaire de morale pour Allen. L'humanité est triste pour ce réalisateur. Le conflit travaille à l’intérieur de chacun de ses personnages, principalement dans son chef-d'oeuvre du récit à tiroirs, en 1990, Crimes et Délits. Allen a alors compris que le cinéma, c’est du spectacle, et il veut toujours en mettre plein la vue. Il ne cherche jamais à faire selon un style particulier et c'est évidemment ainsi que le cinéaste le trouve, son style, dans la transparence des cadres et du montage tout entiers dévolus à la mise en scène des mots et des corps.
Woody Allen, qui a largué son épouse Mia Farrow afin de poursuivre une liaison avec sa fille adoptive, utilise toujours ses personnages pour diffuser ses valeurs. C’est un artiste qui ne finit jamais de peindre ses doubles, un personnage voguant dans les méandres de ses propres niveaux de conscience. Le public attend le dernier Allen pour recevoir une nouvelle leçon d'existence ou se distraire devant un spectacle universel entre music-hall et poésie. Avec Vicky Cristina Barcelona, Allen a trouvé le tour pour distraire tout en allant fouiller au plus profond de l’être humain. Ce n’est pas rien.
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